LE GENRE DE LA PARADE
Quelques notions fondamentales


 


Qu'est ce qu'une parade?
   Tirant ses origines des scènes de foire parisiennes, la parade fut d’abord, à la toute fin du XVIIe siècle, une pièce publicitaire que l’on donnait gratuitement devant les théâtres, pour attirer les badauds à l’intérieur. Elle mettait en scène au plus une demi-douzaine de personnages, inspirés des types de la farce française traditionnelle ainsi que des «masques» de la commedia dell'arte.    Ce personnel dramatique évolue dans des situations cocasses et volontiers scabreuses qui font largement appel à l’improvisation et aux lazzi, et où l’humour à thématique sexuelle (la «gaudriole») tient une place importante, de même que les déformations linguistiques en tous genres. Cette comédie se passait de décor puisqu’on la donnait sur des galeries extérieures dont les théâtres étaient alors pourvus. A partir de 1710, les parades furent importées dans les théâtres «de société» (privés), où elles connurent un succès prodigieux, relayé en 1756 par la publication d'un recueil pirate de textes qui circulaient sous le manteau dans la bonne société.
   Plutôt que de chercher à reconstituer la parade telle qu’elle fut au début du
XVIIIe siècle, nous voulons la faire revivre pour intéresser le public de notre époque, en lui offrant un spectacle parfaitement accessible, vif et distrayant, qui révèle une facette méconnue mais attachante du «théâtre classique». Pour autant, il ne s’agit pas de «transposer à l’époque actuelle» ces œuvres ancrées dans une tradition bien déterminée, et qui perdraient par là leur spécificité et leur saveur. En recherchant à travers l’expérience du jeu l’esprit du genre, nous avons dû nous poser nombre de questions que la lecture, même attentive, ne peut soulever: questions très techniques sur le rythme, la prononciation ou la gestuelle, sur le costume ou l’espace scénique, mais aussi questions plus générales sur la nature du spectacle que constitue une parade en tant qu’instance performative.

Historique
   La parade occupe une place particulière dans l’univers des spectacles de l’Ancien Régime. Quoique les spécialistes, dans leur majorité, connaissent de réputation cette forme de comédie, on a quasiment renoncé à l’étudier—et à la jouer—en raison de croyances presque entièrement erronées. Elle souffre en effet de légendes tenaces: on la dit mal écrite, simpliste, sans intrigue, fortement répétitive, et on ne la juge guère que comme une curiosité, le témoignage d’un goût théâtral bizarre et révolu. Si toutefois l’on persévère au-delà des apparences premières et des préjugés, on découvre une forme dramatique complexe et passionnante. Pourtant, on ne peut saisir pleinement l’intérêt et la singularité des parades sans chercher à les mettre en scène, et à résoudre les problèmes (de jeu, de mise en espace, de langage) qui se posent alors. En dépit de similitudes superficielles avec les autres formes de la comédie classique, la parade est en effet élaborée en fonction de règles bien différentes—et doit donc se jouer différemment pour retrouver son efficacité performative.
   Presque tout ce que nous pouvons savoir sur cette forme éphémère et purement orale nous est parvenu indirectement; les parades jouées dans les foires n’auraient sans doute laissé aucune trace écrite si un groupe de magistrats amateurs de théâtre populaire ne s’y étaient intéressés au point de transcrire de mémoire les spectacles auxquels ils avaient assisté. Ils se mirent ensuite à composer des textes originaux sur le même modèle, et à les jouer en privé; la petite histoire affirme même que les forains finirent par avoir vent de ces pseudo-parades, et demandèrent à leurs auteurs de pouvoir à leur tour les jouer! L’un de ces amateurs, Thomas-Simon Gueullette, rassembla un recueil de 26 parades, où il consignait des œuvres écrites collectivement à partir des années 1710. A la suite d'un piratage, ces comédies furent publiées en 1756 sous le titre de Théâtre des Boulevards. Par la suite, ce genre évolua dans une direction beaucoup plus littéraire et aristocratique, la «parade de société» à laquelle s’essayèrent la plupart des écrivains du siècle, dont notamment Beaumarchais et Potocki.
   Les œuvres figurant dans le Théâtre des Boulevards ont donc un statut bien particulier: apocryphes d’une certaine manière—les textes originaux à partir desquels les forains jouaient, à supposer qu’ils aient existé, ont disparu—ces pièces veulent néanmoins conserver les caractéristiques de l’oralité première, des personnages et d’un jeu proche de celui de la comédie à l’italienne (très en vogue à Paris à partir de 1680), mais aussi de l’ancienne farce française des «opérateurs» forains (vendeurs de remèdes miraculeux comme l’Orviétan, Gilles le Niais ou le célèbre Tabarin).

La Production des Parades aujourd'hui
   Composées selon des formules éprouvées, mais en dehors de toute «règle» au sens aristotélicien, ces comédies loufoques et délirantes ne sont pas d’un abord facile à la lecture: bien que les textes offrent de nombreux effets comiques (pataquès, cuirs, expressions idiomatiques déformées, phrases à double entendre), les parades ne prennent tout leur sens et toute leur force que dans la représentation. Encore faut-il pouvoir restituer ou réimaginer des jeux de scène et des lazzi sur lesquels les textes ne donnent aucune indication, voire réaménager les textes eux-mêmes afin de les rendre compréhensibles au public d’aujourd’hui, et, surtout, aussi efficaces qu’ils avaient pu l’être en leur temps.
   Notre travail comporte donc une importante dimension heuristique: reconstituer la parade «à l'identique» n'aurait guère se sens, non seulement parce que le spectateur moyen de notre début de XXIe siècle n'a pas de goût particulier pour les curiosités théâtrales d’antan, mais surtout parce qu'il serait impossible de recréer le contexte où ces pièces furent créées, ses conditions matérielles et l'état d'esprit du public. Nous avons pu vérifier que ces comédies peuvent être encore de nos jours portées à la scène de manière à intéresser, divertir et amuser; mais nous avons également découvert, en les jouant, que la forme qu'elles ont reçue dans le Théâtre des Boulevards se révèle bien plus littéraire qu’il n’y paraît à la lecture. Toutefois, il faut résister à la tentation de les jouer dans un style recherchant la vraisemblance: ce serait un contresens aboutissant à la neutralisation complète de l'esprit du genre, et de sa force comique. Notre recherche a au contraire progressé vers la mise en place de stratégies compensatoires permettant de réduire l’importance du texte, forcément sacralisé par l'écrit, tout en faisant ressortir des éléments performatifs (utilisation d’accessoires, stylisation accrue du jeu pour mieux définir chaque personnage visuellement, multiplication des déplacements) qui ramènent le spectacle vers ses origines foraines, et vers la liberté du théâtre de société.
   Au final, cette démarche permet de révéler dans ce corpus de textes apparemment grossiers sur le plan littéraire et dramatique un formidable ouvroir de potentialités théâtrales qui allie une tradition ancienne (remontant au théâtre antique) à une efficacité performative tout à fait actuelle.

Les Textes
   Les textes de scène ont été adaptés afin de les rendre plus accessibles au public; ils comprennent en effet nombre de références comiques incompréhensibles aujourd'hui.

Léandre eunuque
Texte pour la scène adapté de Léandre hongre, publié dans le Théâtre des boulevards, vol. 1.

   Isabelle, soi-disant chaste, est (encore!) enceinte. Qui est responsable? Son père, le magistrat Cassandre, soupçonne son clerc Gilles, lequel n'y est pour rien, mais qui justement voudrait profiter de l'occasion pour épouser Isabelle... Le vrai géniteur, le beau Léandre, a prétendu être eunuque pour mieux approcher la jeune fille; mais il a maintenant bien du mal a convaincre Cassandre que c’est bien lui le séducteur—surtout que Gilles affirme que l’enfant est de lui. Les quiproquos se multiplient, Cassandre n’y comprend plus rien, et Isabelle se désespère...
   Cette parade «canonique» met en scène les quatre personnages principaux du genre, qui ont droit chacun à une scène en solo, selon un principe hérité de la commedia dell’arte. On admirera la virtuosité à traiter un sujet particulièrement scabreux à travers les mots et expressions à double entendre, à la fois profondément obscènes et dénués de toute vulgarité. Parmi les nombreuses allusions littéraires qui truffent le texte, le «cela m’entra d’abord dans l’imagination» d’Isabelle démarque plaisamment la fameuse «scène du le» de L’École des femmes, avec une verdeur que Molière lui-même ne put jamais se permettre sur une scène publique.

Le Mauvais Exemple
Texte pour la scène adapté du Mauvais Exemple, publié dans le Théâtre des Boulevards, vol. 3.

   Gilles et Madame Gilles se disputent pour savoir qui doit commander dans le ménage—celle-ci n’hésitant pas à utiliser contre lui le gourdin de son mari. Par ailleurs, elle se laisse courtiser par Cassandre, lui-même prêt à l’adultère, mais soucieux de préserver la chasteté de sa fille Isabelle, laquelle se morfond en l’absence de son amant. Les deux femmes faisant cause commune, les hommes n’auront pas le dessus; mais Madame Gilles va découvrir ce qu'il en coûte de donner le mauvais exemple...
   Beaucoup moins littéraire que la précédente, cette pièce est centrée sur le gourdin de Gilles, à la fois symbole phallique et héritier de la batte d’Arlequin. Cassandre, en vieillard libidineux, est au plus proche de son modèle Pantalone, tandis que la présence de Madame Gilles illustre un lieu commun de la comédie de l’époque, la «dispute pour la culotte». Une forme originale de «théâtre dans le théâtre» permet de montrer impunément une scène d’amour entre deux femmes: la parade ne reculait décidemment devant rien!

L'Ambassadeur de Perse
Texte pour la scène adapté de Léandre Ambassadeur, publié dans le Théâtre des Boulevards, vol. 3.

   Rédacteur d'une gazette, Cassandre y chante les louanges du Roi de Perse, bien décidé à lui faire prendre pour épouse sa fille Isabelle. Mais celle-ci a déjà donné son cœur (et plus) à Léandre, qui n'entend pas lâcher le morceau et enrôle Gilles, valet de Cassandre, pour tenter de faire changer celui-ci d'avis. Après avoir fait boire Cassandre, Léandre et Gilles se déguisent en potentats orientaux, prétendant que le Roi de Perse, blessé à un endroit délicat, ne peut plus épouser Isabelle, mais qu'il a délégué un «Marabou» pour servir de mari à la donzelle. Impressionné par l'ambassade et asticoté par les coups de bâton, Cassandre finira par accepter de donner sa fille au Marabou—c'est-à-dire à Léandre.
   Léandre ambassadeur comporte de nombreux jeux de scène notés en didascalies dans le texte, ce qui est rare dans les parades. On trouve en outre l’indication explicite que le comédien faisant Arlequin (ici transformé en Gilles) doit improviser lorsqu’il lit les nouvelles à Cassandre. La scène finale montre comment la parade faisait son miel du répertoire officiel, sans toutefois se confondre avec d'autres formes parodiques plus traditionnelles, comme par exemple celle de l’opéra-comique: ici l’auteur reprend à sa fantaisie des éléments à Molière (Le Bourgeois gentilhomme) autant qu'à la comédie à l’Italienne (Mezzetin Grand Sophy de Delosme de Montchenay) pour en tirer une variation sur le mode bien particulier de la parade, offrant un excellent exemple de la métathéâtralité propre à ce genre.

Le Personnel dramatique
   Même s'il est toujours vrai que les personnages de théâtre ne se confondent pas avec de vraies personnes, ceux de la parade rendent impossible le «psychologisme». Tout leur être s'exprime dans l'instrumentalité pure du rapport avec les autres personnages, pour l'accomplissement d'un spectacle qui repose sur la dynamique de types contrastés et complémentaires. Chaque scène se joue comme une sorte de ballet où le costume, la démarche, la posture et le «caractère» de chacun créent une harmonie dramatique ne devant presque rien à l'expérience du réel, et presque tout à l'expérience du théâtre.
   Comme dans la commedia dell'arte, les mêmes personae reviennent d'une pièce à l'autre, avec des caractéristiques constantes sous des identités dramatiques variables: Gilles «joue» ici un valet, là un clerc, ailleurs un commerçant; Léandre sera , selon les cas, fils de prolétaire ou rejeton de petite noblesse. Isabelle, normalement fille de Cassandre, pourra éventuellement être son épouse. L'important, c'est que chaque type reste fidèle à lui-même, dans son costume, ses manières, ses traits de caractère.
   Le comédien a donc pour tâche de construire sa persona en respectant la tradition du genre et en évitant tout réalisme: il doit surtout apprendre à jouer avec les autres, plutôt qu'à dire un texte et faire des mouvements entièrement prédéterminés. C'est ainsi qu'il parviendra (peut-être!) à tirer parti des innombrables occasions d'improviser qu'offre la parade.

GILLES
   Gilles est manifestement un type de zanni, quoique mâtiné de farceur «à la française»: d'abord concurrent d'Arlequin, vedette du théâtre forain, il le supplante dans la parade. Valet à l'origine, il ne le reste pas toujours, mais conserve un attitude servile, ou du moins défiante par rapport aux autres personnages. Alternativement fanfaron et couard, Gilles est souvent celui qui imagine des fourberies—généralement ineptes—pour tenter d'améliorer sa situation, ou servir, moyennant finances, les intérêts de ses employeurs.
   Tout de blanc vêtu et «enfariné», Gilles porte un jérôme, gourdin aux multiples usages, pratiques ou symboliques. Il a des mouvements vifs, et une démarche sautillante.

CASSANDRE
   Descendant de Pantalone, Cassandre est un bon bourgeois, matérialiste et partisan de l'ordre établi, mais fort sensible aux charmes féminins. Outre ses finances parfois chancelantes, sa principale préoccupation est l'établissement de sa fille Isabelle. Père strict en apparence, il finit le plus souvent par laisser celle-ci satisfaire ses penchants amoureux—mais il n'a guère le choix....
   Sérieux dans son costume noir et rouge, Cassandre a une démarche grave sans être lourde, qui sera même allègre en présence du beau sexe. Volontiers sentencieux, il parle d'une voix posée, mais cède facilement à une juste colère.

LÉANDRE
   Léandre est un «petit-maître», jeune freluquet imbu de lui-même et aux mœurs dissolues. De pédigrée incertain (et variable), il aime néanmoins à faire croire qu'il est noble, surtout si cela lui permet d'obtenir les faveurs de quelque jeune Isabelle. Toujours à court d'argent, il est perpétuellement déchiré entre le besoin de s'établir et le désir de conquête amoureuse.
   Fat et coquet, bien mis dans ses habits «de qualité», Léandre a une démarche souple et assurée, virevoltante. Il porte une épée qu'il hésite rarement à tirer pour affirmer sa supériorité.

ISABELLE
   Isabelle se définit presque entièrement par son statut d'amoureuse: si elle espère avant tout trouver un mari, elle ne résiste jamais longtemps à la tentation d'une aventure galante... et se retrouve fréquemment «grosse d'enfant» avant que l'union soit légalement conclue. Naturellement joyeuse, elle a donc tendance à passer du rire aux larmes plusieurs fois par pièce.
   Simplement vêtue (elle n'est que fille de bourgeois!), Isabelle a une démarche primesautière, bien que souvent alourdie par un ventre rebondi.

Mme GILLES
   Personnage épisodique (elle n'apparaît que dans Le Mauvais Exemple), Mme Gilles bouleverse l'univers ordinaire de la parade: épouse de Gilles—qui eût cru qu'il était marié?—, elle le trompe éhontément, séduit Cassandre et dispense des conseils de galanterie à Isabelle, remplaçant même auprès d'elle Léandre qui s'est trop longtemps absenté. Femme à poigne, assurément, elle fait preuve d'une vigueur plébéienne qui n'ignore pas le maniement du gourdin.

Bibliographie

  • Théâtre des boulevards, ou Recueil de parades. [Éd. Thomas-Simon Gueullette.] «A Mahon [Paris], de l'imprimerie de Gilles Langlois, à l’enseigne de l’Étrille», 1756. 3 vol. 17 cm.
          T. 1. «Lettre de M. Gilles, sur les parades.» Léandre fiacre. La Confiance des cocus. La Chaste Isabelle. Le Doigt mouillé. Caracataca et Caracataqué. Léandre hongre. Le Marchand de merde. Ah que voilà qui est beau!
         T. 2. «Lettre à madame *** sur les parades.» L’Amant cochemard. L'Amant poussif. Isabelle grosse par vertu. Le Remède à la mode. Isabelle double. Léandre magicien. Les Deux Doubles, ou la surprise surprenante. Blanc et noir. La Vache et le veau.
         T. 3. Le Bon-homme Cassandre aux Indes. Léandre ambassadeur. La Pomme de Turquie. Le Courier de Milan. La Mère rivale. Léandre grosse. Le Mauvais Exemple. Le Muet, aveugle, sourd, et manchot. Le Chapeau de Fortunatus.
  • Gueullette, Thomas-Simon. Théâtre des boulevards. «Réimprimé pour la première fois et précédé d'une notice par Georges D'Heylli [Edmond Antoine Poinsot].» Paris, E. Rouveyre, coll. «Curiosités parisiennes», 1881. 2 vol.
  • Parades extraites du Théâtre des boulevards de Thomas-Simon Gueullette. Éd. Dominique Triaire. Montpellier, Éditions Espaces 34, 2000.
  • Théâtre du XVIIIe siècle. Éd. Jacques Truchet. Paris, Gallimard, coll. de la Pléiade, 1972. T. 1.
  • Beaumarchais, Pierre Caron de. Parades. Éd. Pierre Larthomas. Paris, Société d’Édition d’Enseignement Supérieur, 1977.
  • Parades: Le Mauvais Exemple, Léandre hongre, Léandre ambassadeur. Préface, notes et textes de scène de Guy Spielmann. Avec la collaboration de Dorothée Polanz. Paris, Lampsaque, coll. «Le Studiolo-Théâtre», 2006.
  • Potocki, Jan. Parades. Les Bohémiens d’Andalousie. Éd. Dominique Triaire. Arles, Actes Sud, 1989.
  • Trott, David. «De l’improvisation au “théâtre des boulevards”: le parcours de la parade entre 1708 et 1756». La Commedia dell’arte, le théâtre forain et les spectacles de plein air en Europe, XVIe-XVIIIe siècles. Sous la direction d’Irène Mamczarz. Paris, Klincksieck, 1998, p. 157-165.

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